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to he vietnam

L’art du To He : sculptures éphémères en pâte de riz au Vietnam

Une rencontre sur un bout de trottoir
« Vous voulez un dragon ou un phoenix ? » La question arrive avant même qu’on ait eu le temps de s’arrêter. Ong Tuan ne lève pas les yeux. Ses doigts, tachés de rouge et de jaune jusqu’aux jointures, continuent de tourner, pincer, lisser une petite masse de pâte colorée avec une précision que l’on associerait plutôt à un chirurgien qu’à un vendeur ambulant. En moins de trois minutes, un coq au plumage détaillé apparaît au bout d’un bâtonnet de bambou. Il sourit enfin.

Cela fait quarante ans qu’Ong Tuan fabrique des to he sur les allées du parc Lenin, à Hanoi. Il a vu passer les modes, les touristes, les smartphones. Il continue de travailler debout, son plateau de pâtes multicolores posé sur un vélo immobile. « Mon père m’a appris. Et son père avant lui. On ne l’écrit pas, on le montre. »

L’art du to he — ces figurines de pâte de riz gluant colorées que l’on façonne à la main en quelques minutes — est l’un des patrimoines vivants les plus discrets et les plus fragiles du Vietnam. On le croise au détour d’un parc, à l’entrée d’un temple lors d’une fête, parfois sur un marché de province. On l’admire dix secondes, on l’oublie trop vite. Ce serait une erreur.

Table des matières

Une tradition née au cœur du delta du fleuve Rouge

Le to he trouve ses racines dans les villages du delta du fleuve Rouge, cette région de plaines irriguées qui s’étend au sud de Hanoi. Le village de Xuan La, dans le district de Phu Xuyen, est aujourd’hui considéré comme le berceau historique de cet artisanat. Les archives locales font remonter la pratique à plusieurs siècles, mais les chercheurs estiment que sa forme actuelle s’est cristallisée sous la dynastie des Le, quelque part entre les quinzième et dix-huitième siècles.

to he

Ce que l’on sait moins, c’est que le to he n’était pas à l’origine destiné aux enfants. C’était une offrande. Les paysans du delta façonnaient des figurines de pâte pour les déposer sur les autels lors des fêtes agricoles, en hommage aux génies de la terre et de la pluie. Les formes reproduisaient ce qui comptait : des animaux de la cour, des fruits de la saison, parfois des divinités simplifiées. La pâte de riz gluant, nourriture de base, devenait langage rituel.

vietnam to he

La bascule vers l’objet-jouet s’est faite progressivement, au fil du dix-neuvième siècle, lorsque les artisans de Xuan La ont commencé à se déplacer vers les villes et les foires pour vendre leurs créations. Le geste sacré est devenu spectacle de rue. La dimension marchande n’a pas effacé le savoir-faire — elle l’a popularisé, et en un sens, sauvé.

La matière, le geste, la couleur

Tout commence par la pâte. La recette de base n’a pas changé : riz gluant cuit à la vapeur, puis malaxé longuement jusqu’à obtenir une texture homogène, ni trop sèche ni trop collante. On y incorpore du sucre pour la souplesse et la conservation, puis des colorants — autrefois exclusivement naturels, tirés des plantes, des fleurs ou de la sève. Le rouge venait du bois de Sappan, le jaune du curcuma, le noir du charbon de bambou. Aujourd’hui, les artisans mélangent souvent colorants naturels et pigments alimentaires, selon les préférences et les coûts.

matiere de to he

Le plateau de travail d’un artisan comme Ong Tuan ressemble à une palette de peintre : une dizaine de boules de pâte, rangées par teinte, de l’ivoire au vert foncé, du saumon au bleu nuit. Le bâtonnet de bambou sert de colonne vertébrale à chaque figurine. Tout le reste se fait avec les doigts : étirer, enrouler, aplatir, pincer pour créer des plumes, inciser pour suggérer des écailles, assembler des petites sphères pour former un visage.

Ce qui fascine les observateurs, c’est la rapidité du geste sans jamais le trahir. Un artisan expérimenté façonne une figurine simple en deux minutes, une composition plus élaborée — dragon à huit têtes, scène de l’Opéra de Hanoi — en une quinzaine de minutes. La main ne s’arrête pas, ne corrige pas. Le to he n’est pas une pratique du repentir.

to he dragon

Les thèmes les plus fréquents reprennent le bestiaire de la culture vietnamienne : dragon, phoenix, carpe, cochon porte-bonheur. Mais les artisans contemporains élargissent le répertoire aux personnages de contes populaires, aux héros de films d’animation asiatiques, voire aux demandes des enfants qui tendent leur bâtonnet en réclamant une tortue ou un lapin.

Rencontre avec Ong Tuan

Nous revenons le voir en fin d’après-midi, quand la lumière dorée traverse les arbres du parc et que la clientèle se fait plus curieuse, moins pressée.

— « Est-ce que vous avez un modèle préféré ? »
— « Le dragon. Toujours le dragon. Mais pas parce qu’il est beau. Parce qu’il est difficile. Chaque artisan fait son dragon différemment. On reconnaît le maître à son dragon. »
— « Est-ce que vous avez des apprentis ? »
Il hésite. Ses mains continuent de travailler pendant qu’il réfléchit.
— « Mon fils a appris. Il est informaticien maintenant. Ma fille aussi a appris. Elle fait des to he le week-end, pour les fêtes. Mais ce n’est plus pareil. Avant, c’était un métier de toute une vie. Aujourd’hui c’est un loisir, ou un souvenir. »
— « C’est triste ? »
— « Ce serait triste si plus personne ne le faisait. Mais regardez. »
Il désigne discrètement une femme d’une trentaine d’années, installée cinquante mètres plus loin, qui reproduit les mêmes gestes avec les mêmes bâtonnets. Une élève ? Une concurrente ? Un sourire.
— « C’est ma nièce. Elle a appris sur internet. »

Ce que peu de guides vous disent

Voici ce que l’on apprend en passant du temps avec les artisans, loin des panneaux d’information et des résumés de voyage :

  • La durée de vie est intentionnellement courte. Un to he se conserve de deux à cinq jours, parfois une semaine si le temps est sec. Cette fragilité n’est pas un défaut — elle est constitutive de l’objet. Dans la tradition des offrandes rituelles, un to he qui se décompose a rempli sa mission. Vouloir le conserver éternellement, c’est en quelque sorte manquer son sens.
  • Le village de Xuan La organise une journée portes ouvertes chaque année pendant la fête du Tet, où les familles d’artisans ouvrent leurs cours et transmettent les gestes aux visiteurs. C’est l’un des rares moments où l’on peut apprendre la technique directement à sa source, dans un cadre familial et non touristique.
  • La hiérarchie des formes existe. Parmi les artisans de la vieille école, certaines figurines sont considérées comme plus nobles que d’autres. Le dragon à neuf têtes, le phoenix en vol, la carpe remontant le courant — ces formes demandent des années de pratique et ne s’improvisent pas. Les proposer à un artisan débutant comme commande, c’est risquer de le mettre en difficulté, et lui faire perdre la face.
  • Les colorants naturels sont en voie de disparition. Trouver un artisan qui travaille encore exclusivement avec des pigments d’origine végétale demande une recherche spécifique. Quelques familles de Xuan La maintiennent la pratique, mais elle devient minoritaire. La différence à l’œil est subtile — les teintes naturelles sont légèrement moins saturées, plus chaudes, plus vivantes à la lumière du matin.
  • Le to he survit mieux en province qu’à Hanoi. Dans les fêtes de village autour de Hoa Lu, de Ninh Binh ou de Hue, les artisans locaux fabriquent encore des figurines selon des codes régionaux légèrement différents — des formes liées aux cultes locaux que l’on ne retrouve pas dans les parcs de la capitale.

On peut commander, et c’est la bonne façon de faire. Poser la question « qu’est-ce que vous aimez faire ? » plutôt que de désigner la première figurine exposée donne souvent accès à des créations bien plus intéressantes — et à une conversation.

Les saveurs autour de l’artisanat

Un après-midi passé à observer les to he s’accompagne naturellement des odeurs et des saveurs du marché ou du parc alentour.

Che ba mau — le dessert aux trois couleurs — est servi dans de petits verres par des vendeurs ambulants proches des zones où s’installent les artisans. Pois mungo jaunes, haricots rouges, gelée verte à la chlorophylle de pandanus, le tout noyé dans du lait de coco et de la glace pilée. La texture est à la fois crémeuse et légèrement granuleuse, sucrée sans excès. C’est la douceur de l’après-midi à Hanoi.

che ba mau

Banh trang nuong — galette de riz grillée sur braise, garnie d’œuf, de ciboulette et parfois d’une fine couche de pâte de crevettes séchées. Elle sort du gril plié en deux, encore chaude, légèrement craquante sur les bords et moelleuse au centre. C’est le snack que les enfants réclament après avoir reçu leur figurine.

banh trang nuong

Xoi lac — riz gluant aux cacahuètes — clôture la visite en matière de sens. Cette préparation simple, vendue sur des feuilles de bananier dès le matin, rappelle que la pâte à to he et le riz gluant de l’assiette partagent la même origine. Il y a quelque chose d’émouvant à manger ce qui aurait pu devenir une figurine.

xoi lac

Tableau pratique

CritèreInformations
Lieu principal à HanoiParc Lenin (parc Thong Nhat), bords du lac Hoan Kiem, Temple de la Littérature
Lieu d’origineVillage de Xuan La, district de Phu Xuyen, province de Ha Tay (aujourd’hui intégrée à Hanoi)
Distance Hanoi — Xuan LaEnviron 35 km au sud, 1 h en voiture ou 1 h 30 en bus
Prix d’une figurineEntre 10 000 et 50 000 dongs selon la complexité
Durée de conservation2 à 7 jours selon l’humidité ambiante
Meilleure périodeToute l’année ; fête du Tet pour les ateliers à Xuan La
Niveau de participationAccessible à tous, y compris aux enfants dès 5 ans
Ateliers touristiquesDisponibles dans certains musées de Hanoi (musée d’Ethnographie)
Reconnaissance officielleClassé patrimoine culturel immatériel national par le ministère vietnamien de la Culture

Conseils pratiques

Pour observer et acheter : les artisans s’installent en milieu de matinée et restent jusqu’au soir. Les week-ends sont plus animés, mais les semaines en dehors des vacances scolaires offrent davantage de temps d’échange. Les abords du lac Hoan Kiem, le parc Lenin et les entrées des temples pendant les fêtes sont les meilleurs endroits à Hanoi.

Pour aller à la source : une excursion à Xuan La se combine facilement avec la visite de Hoa Lu ou des pagodes du district de Phu Xuyen. Prévoir une journée complète, partir tôt le matin pour voir les artisans travailler dans la lumière du matin. Il est conseillé de se faire accompagner d’un interprète ou d’un guide local — peu de familles d’artisans parlent le français ou l’anglais.

Pour participer : le musée d’Ethnographie de Hanoi propose régulièrement des ateliers de to he animés par des artisans de Xuan La. C’est le cadre le plus structuré pour apprendre les gestes de base, avec une médiation culturelle de qualité.

Ce qu’il faut apporter : rien de particulier. Mais si vous souhaitez ramener des figurines, prévoyez une boîte rigide pour les protéger et évitez de les exposer à l’humidité pendant le transport. Elles ne passeront pas le voyage si elles sont glissées dans un sac plastique chaud.

Questions fréquentes sur le to he

Qu’est-ce que le to he vietnamien ? Le to he est un artisanat traditionnel vietnamien qui consiste à façonner des figurines à partir de pâte de riz gluant colorée. L’artisan travaille à la main, en quelques minutes, pour créer des formes animales, végétales ou inspirées de la mythologie. Originaire du village de Xuan La, cet art est classé patrimoine culturel immatériel national au Vietnam.

Combien de temps dure un to he ? Une figurine de to he se conserve généralement entre deux et sept jours, selon l’humidité et la température ambiante. Cette durée courte est inhérente à la tradition : à l’origine, ces objets étaient des offrandes rituelles destinées à se décomposer naturellement. Certains artisans utilisent aujourd’hui des additifs alimentaires qui prolongent légèrement la durée de vie.

Où voir des artisans de to he à Hanoi ? Les artisans de to he s’installent principalement autour du lac Hoan Kiem, dans le parc Lenin et à l’entrée des temples lors des fêtes. Le week-end et pendant les vacances scolaires vietnamiennes, leur présence est plus régulière. Le musée d’Ethnographie de Hanoi organise aussi des démonstrations avec des artisans du village de Xuan La.

Le to he est-il comestible ? La pâte de to he est fabriquée à partir de riz gluant et de sucre, donc techniquement comestible à l’origine. Cependant, les colorants ajoutés — même alimentaires — et les manipulations répétées font que les figurines ne sont pas conçues pour être consommées. Elles restent avant tout des objets décoratifs et culturels.

Peut-on apprendre à faire du to he en tant que visiteur ? Oui, plusieurs ateliers existent à Hanoi, notamment au musée d’Ethnographie et dans certains centres culturels. Des artisans acceptent aussi d’initier les visiteurs directement sur place, surtout si l’on prend le temps d’engager la conversation. L’apprentissage des gestes de base est accessible dès la première séance, même sans expérience.

Le to he est-il pratiqué hors du Vietnam ? La diaspora vietnamienne a exporté cet artisanat dans plusieurs pays, notamment en France, au Canada et aux États-Unis, où des artisans proposent des démonstrations lors de festivals culturels. Mais la pratique reste très minoritaire hors du Vietnam, et les artisans qui maintiennent la tradition complète — colorants, pâte maison, répertoire complet — sont rares en dehors du delta du fleuve Rouge.

Ce qui reste, quand la figurine disparaît

En quittant le parc, la figurine d’Ong Tuan dans la paume — un coq aux plumes impeccablement striées — on comprend quelque chose que les guides ne formulent jamais clairement : la valeur du to he n’est pas dans l’objet, mais dans le geste. Ce que l’on emporte, c’est le souvenir de ces doigts qui n’hésitent pas, de cette économie de mouvement qui fabrique quelque chose de vivant en trois minutes.

Le to he résiste à sa propre fragilité depuis des siècles. Il a survécu aux guerres, aux ruptures, aux tentations de la modernité. Il survivra peut-être parce qu’une nièce a regardé des tutoriels en ligne et qu’elle s’est installée cinquante mètres plus loin, avec les mêmes bâtonnets de bambou.

Si votre voyage vous mène au-delà de Hanoi, vers les villages du delta ou les fêtes de province, vous croiserez peut-être d’autres formes, d’autres couleurs, d’autres mains. Cela vaut la peine de s’arrêter. Cela vaut la peine de demander : « Qu’est-ce que vous aimez faire ? »

 

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minhnguyen

Je suis Minh, né en 2004 à Lạng Sơn, une province montagneuse du nord du Vietnam, et un passionné d’exploration dédié à révéler l’âme véritable du pays à travers chaque voyage. Depuis 2020, j’explore les quatre coins du Vietnam, des rizières en terrasses de Sapa aux pics karstiques de Hà Giang, en partageant des récits authentiques, des pépites méconnues et des regards locaux pour aider les voyageurs à vivre chaque lieu pleinement. Grâce à mon travail avec Far East Tour en 2024, je souhaite inspirer un voyage plus profond — non seulement voir le Vietnam, mais en ressentir le rythme, la culture et l’esprit. Chaque guide que je crée est conçu pour rendre votre parcours plus fluide, plus riche et rempli de moments inoubliables, au-delà de l’ordinaire
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